Le concept de la « ville intelligente » (Smart City) s’installe aujourd’hui dans les métropoles d’Afrique francophone comme une promesse de modernité absolue. À Dakar, Abidjan ou Kinshasa, on nous parle d’optimisation des flux, de gestion algorithmique du trafic et de numérisation des services urbains pour réduire le chaos et accroître l’efficacité. Mais à quel prix ?
Le risque est celui d’une rationalité froide, importée de centres de design technologique lointains, qui confondrait la fluidité avec la vitalité. En Afrique, la ville n’est pas seulement un espace de transit ou une grille de services ; elle est un tissu de relations, un lieu de friction créatrice où le social prime sur le technique.
L’Efficacité contre la Teranga
La Teranga, cet art sénégalais de l’hospitalité radicale, ne s’applique pas seulement à l’accueil du visiteur dans une maison, mais à la manière dont on habite l’espace public. La ville africaine traditionnelle fonctionne sur un principe de porosité et de détour. On s’arrête pour saluer, on discute au coin d’une rue, on laisse le temps à l’autre d’exister avant de passer à la tâche suivante.
L’algorithme, par définition, cherche à supprimer cette « friction ». Pour un système d’optimisation urbaine, l’arrêt imprévu pour une conversation communautaire est une anomalie, un goulot d’étranglement qu’il faut éliminer. Si nous laissons la ville être gouvernée uniquement par l’efficacité algorithmique, nous risquons de transformer nos quartiers en corridors aseptisés où l’on se croise sans se voir, où la vitesse remplace la présence.
L’Ubuntu face au Panoptique Numérique
Le principe d’Ubuntu — « Je suis parce que nous sommes » — nous rappelle que l’identité humaine est fondamentalement relationnelle. Or, la ville intelligente tend vers une individualisation extrême : chaque citoyen devient un point de donnée, un capteur mobile dans un système de surveillance et de gestion.
Lorsque la gestion urbaine devient purement prédictive, on ne s’adresse plus au citoyen comme à un membre d’une communauté, mais comme à une variable d’ajustement. Le risque est de voir émerger une ville où l’on est « connecté » à tout, mais lié à personne.
Vers une Intelligence Urbaine Hospitalière
À travers le prisme de l’éthique de la Maison 7, nous devons nous demander : comment intégrer l’IA sans sacrifier la Teranga ? La Teranga n’est pas seulement une politesse, c’est un système de valeurs qui place l’autre avant la tâche. Une technologie hospitalière serait une technologie qui accepte la lenteur, qui valorise le détour et qui reconnaît que l’efficacité sociale prime sur l’efficacité technique.
Appliquer le principe de Sankofa ici signifierait retourner vers nos modes de gouvernance communautaire pour comprendre comment les décisions étaient prises avant l’ère des données : par le consensus, la palabre et l’écoute. L’enjeu n’est pas de rejeter la ville intelligente, mais d’imaginer une « intelligence urbaine » qui ne cherche pas à supprimer la friction humaine, mais à lui créer un espace sécurisé pour s’épanouir. Une IA au service de l’Ubuntu ne serait pas celle qui optimise le flux, mais celle qui facilite la rencontre.
Alors que nos villes se digitalisent à une vitesse fulgurante, une question demeure : pouvons-nous concevoir des algorithmes capables de comprendre et de protéger la valeur du temps social, ou l’IA nous condamne-t-elle à devenir des étrangers efficaces dans nos propres quartiers ?
