Maroc : l’IA comme souveraineté — usine à IA à 1,28 milliard $, livre blanc sur l’IA prosociale et feuille de route nationale pour 10 milliards $ de PIB d’ici 2030
À Rabat, dans les bureaux du Ministère de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration, une ministre signe un mémorandum d’entente avec une entreprise londonienne pour construire une « usine à IA » de 1,28 milliard de dollars. À Casablanca, des chercheurs rédigent un livre blanc sur l’IA prosociale avec le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), traçant la voie d’un modèle marocain inclusif et souverain. Dans une salle de conférence, des représentants du gouvernement annoncent une feuille de route nationale visant à ajouter 10 milliards de dollars au PIB d’ici 2030, à former 200 000 diplômés en compétences IA et à créer 50 000 emplois liés à l’IA. Ces scènes, déployées en avril 2026, racontent une histoire plus grande que celle de la simple adoption technologique. Elles racontent l’histoire d’un pays qui tente de transformer une rupture technologique globale en opportunité souveraine.
Le Maroc vient de signer un mémorandum d’entente avec Nexus Core Systems, une entreprise spécialisée dans l’infrastructure d’intelligence artificielle, les unités de traitement graphique (GPU) et l’apprentissage automatique, pour construire une usine à IA d’une valeur estimée à 12 milliards de dirhams marocains (1,28 milliard de dollars). L’accord a été signé entre Nexus Core Systems, le Ministère de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration, le Ministère de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des Politiques Publiques, et l’Agence Marocaine de Développement de l’Investissement et de l’Exportation (AMDIE), lors de la conférence technologique GITEX Africa 2026, tenue du 7 au 9 avril à Marrakech.
L’installation combinera un centre de données informatique haute performance (HPC), un centre axé sur la formation et le transfert de connaissances, et un hub d’innovation visant à développer des solutions de nouvelle génération. Le projet, qui devrait créer 125 emplois directs d’ici 2027, sera mis en œuvre en deux phases. La première phase implique un investissement de 5 milliards de dirhams pour construire un hub d’une capacité de 16 mégawatts (MW) dans la région de Nouaceur. Dans la seconde phase, Nexus Core Systems investira 7 milliards de dirhams supplémentaires sur un site séparé, ajoutant 20 MW de capacité.
Mais ce n’est pas tout. Le même jour, le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) présentait un livre blanc co-signé par Cornelia C. Walther et Aawatif Hayar, intitulé « Le nexus des intelligences artificielles et naturelles comme catalyseur du changement social positif, du développement économique et de la santé planétaire au Maroc ». Le document pose une question simple, presque politique : le Maroc peut-il transformer une rupture technologique globale en opportunité souveraine et inclusive ?
Le livre blanc refuse le piège du faux choix. D’un côté, une IA guidée par des logiques de marché, rapide, efficace, mais socialement aveugle. De l’autre, une posture de prudence excessive, qui condamnerait les pays du Sud à rester consommateurs de technologies conçues ailleurs. Entre ces deux trajectoires, les auteurs tracent une ligne de crête : celle d’une IA prosociale. Une intelligence qui ne se contente pas d’optimiser des systèmes, mais qui intègre, dès sa conception, des objectifs d’équité, de dignité et de durabilité. Le concept s’appuie sur une idée structurante : l’intelligence n’est pas uniquement algorithmique. Elle est hybride. Elle naît de l’interaction entre technologies, capital humain et contextes culturels.
Et il y a plus : le Maroc a dévoilé sa stratégie nationale « AI Made in Morocco », une feuille de route que le gouvernement dit stimuler jusqu’à 10 milliards de dollars de croissance économique d’ici 2030 en mettant à l’échelle la recherche en IA, l’infrastructure et la formation de la main-d’œuvre dans le cadre de sa transition plus large Digital Morocco 2030. La stratégie fixe des objectifs ambitieux : former 200 000 diplômés en compétences IA, créer 50 000 emplois liés à l’IA d’ici la fin de la décennie, construire des centres de données souverains et étendre l’infrastructure cloud et numérique dans l’administration publique et l’industrie.
Un élément central du lancement a été l’annonce formelle de JAZARI ROOT, un hub destiné à ancrer un réseau d’Instituts Al-Jazari, des centres nationaux d’excellence conçus pour relier la recherche, l’innovation, les universités et les acteurs du secteur privé dans le développement de l’IA. Le gouvernement a également signé un accord de coopération avec Mistral AI, un leader français de l’IA générative, pour établir un laboratoire de recherche et de développement axé sur le développement d’outils IA, les tests de prototypes et les échanges de compétences.
L’analyse révèle plusieurs couches de signification. Premièrement, la question de la souveraineté : Nexus Core Systems est une entreprise londonienne, fondée en partenariat avec Lloyds Capital en 2025. Elle s’appuie principalement sur des technologies avancées du géant américain Nvidia et du sud-coréen Naver Cloud. L’usine à IA sera-t-elle marocaine, ou marocaine de localisation seulement ? Les 125 emplois directs d’ici 2027 — est-ce suffisant pour un investissement de 1,28 milliard de dollars ? Deuxièmement, la question de l’inclusion : le livre blanc sur l’IA prosociale insiste sur le risque d’une « fracture algorithmique ». Sans politiques volontaristes, l’IA pourrait renforcer les asymétries d’accès à l’information, aux services et aux opportunités, au détriment des populations déjà vulnérables comme les femmes, les jeunes et les territoires périphériques. Troisièmement, la question de la formation : 200 000 diplômés formés, 50 000 emplois créés — mais où travailleront-ils ? Au Maroc, ou à l’étranger (fuite des cerveaux) ?
Ici, les principes éthiques de la House of 7 résonnent avec les questions que pose cette initiative. Ubuntu — « Je suis parce que nous sommes » — interpelle : une IA prosociale peut-elle être une IA qui renforce les liens communautaires, qui préserve la dignité humaine, qui transmet la sagesse contextuelle ? Ou risque-t-elle de devenir un slogan, une couche de langage sur des fondations extractives ? Sankofa — « Retourne et récupère » — est incarné dans la référence à Al-Jazari : le père de la robotique, du 12ème siècle, musulman, africain, arabe. Récupérer l’histoire, les racines, les ancêtres de l’innovation, pour créer une IA marocaine qui ne soit pas une amnésie technologique. Teranga, l’hospitalité wolof, pose une question : le Maroc accueille Nexus Core Systems (Londres), Mistral AI (France), Nvidia (États-Unis), Naver Cloud (Corée du Sud) — mais sont-ils des invités qui respectent le foyer, ou des conquérants qui s’installent sans demander ? Umoja, la solidarité panafricaine, se manifeste dans le GITEX Africa à Marrakech — mais le Maroc deviendra-t-il un hub pour l’Afrique, ou un hub en Afrique pour le Nord ?
Mais il faut aussi nommer les risques. Le langage de la « souveraineté » peut masquer celui de la « dépendance ». L’usine à IA de 1,28 milliard de dollars — sera-t-elle vraiment marocaine ? Développée par des mains marocaines ? Avec des données marocaines ? Pour des priorités marocaines ? Ou sera-t-elle une adaptation de modèles étrangers, des couches locales sur des fondations étrangères ? Les centres de données « souverains » — seront-ils construits localement, ou importés ? La formation de 200 000 diplômés — seront-ils formés à créer l’IA, ou à utiliser l’IA des autres ? Et les 50 000 emplois — seront-ils au Maroc, ou les diplômés partiront-ils en Europe, en Amérique du Nord, dans le Golfe, là où les salaires sont plus élevés ?
Et puis il y a la question du livre blanc. L’IA prosociale — concept émergent, porté par l’UNFPA, co-signé par une experte en neurosciences et éthique de l’IA et une ancienne ministre marocaine — est beau. Mais influencera-t-il réellement les déploiements ? Nexus Core Systems utilisera des technologies Nvidia et Naver Cloud. Mistral AI est français. Où est l’IP marocaine ? Où est le code marocain ? Où sont les modèles entraînés sur des données marocaines, en darija, en amazigh, en français marocain, pour des priorités marocaines ? Le livre blanc parle de « fracture algorithmique » — mais ne risque-t-il pas de devenir lui-même une fracture, entre le discours (prosocial, inclusif, souverain) et la réalité (technologies étrangères, IP étrangère, priorités étrangères) ?
Et puis il y a la question du temps. 2030 — c’est dans 6 ans. C’est loin. C’est proche. Dans 6 ans, les enfants qui naissent aujourd’hui auront 6 ans. Ils grandiront avec l’IA Made in Morocco. Ils grandiront avec l’usine à IA de Nouaceur. Ils grandiront avec les Instituts Al-Jazari. Mais dans 6 ans, le monde aura-t-il changé ? L’IA aura-t-elle changé ? Le Maroc sera-t-il en train de courir après un avenir qui a déjà changé de visage ?
Alors, nous qui lisons ceci — citoyens du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, de tous les pays francophones — nous avons une question à porter : quand le Maroc aura atteint 2030, quand la feuille de route sera arrivée à son terme — qu’est-ce que nous aurons créé qui n’existait pas en 2026 ? Des modèles d’IA entraînés sur le darija, sur l’amazigh, sur les contextes marocains ? Des applications qui résolvent des problèmes marocains, pas seulement adaptent des solutions californiennes ou françaises ? Une société civile organisée pour que dans 6 ans, 10 ans, 20 ans, l’IA du Maroc soit une IA marocaine — créée par des mains marocaines, avec la sagesse marocaine, pour le futur marocain ?
Le Maroc montre une voie. L’usine à IA de 1,28 milliard de dollars est un commencement. Le livre blanc sur l’IA prosociale est un cadre éthique. La feuille de route nationale est une vision. Mais ce qui comptera, c’est ce qui sera construit entre aujourd’hui et demain. Pas par les autres. Par nous.
La question n’est pas : le Maroc aura-t-il son IA en 2030 ? La question est : quelle IA aura le Maroc en 2030 ? Une IA de consommation, ou une IA de création ? Une IA de dépendance, ou une IA de souveraineté ? Une IA importée, ou une IA africaine ?
La réponse n’est pas dans les annonces. Elle est dans les choix. Dans les budgets. Dans les formations. Dans les modèles. Dans les langues. Dans les priorités. Dans les mains qui construiront — localement, par des Marocains, pour des Marocains.
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