Cameroun : quand l’IA prend la parole africaine — la stratégie nationale SNIA 2040 et le projet « GPT Cameroun »
À Yaoundé, dans un laboratoire de l’Université de Yaoundé I, un chercheur entraîne un modèle de langage sur le ewondo, sur le douala, sur le fulfulde. Ailleurs, dans un incubateur de Douala, une startup développe une application d’IA pour diagnostiquer les maladies du cacao. Dans les bureaux du ministère des Postes et Télécommunications, un fonctionnaire consulte la feuille de route de la Stratégie Nationale d’Intelligence Artificielle (SNIA) 2040. Ces scènes, encore rares il y a quelques années, sont en train de devenir courantes au Cameroun. Et elles racontent une histoire plus grande que celle de la simple adoption technologique.
Le gouvernement du Cameroun a officiellement lancé sa première Stratégie Nationale d’Intelligence Artificielle (SNIA), lors de la deuxième édition des Consultations Nationales sur l’IA (CONIA). Présentée par la ministre des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng, la stratégie esquisse une vision à long terme pour l’intégration de l’IA dans la gouvernance, l’infrastructure, l’éducation et le développement économique, sous-tendue par des principes de souveraineté, d’inclusivité et de durabilité.
La stratégie est structurée autour de sept piliers stratégiques. Premièrement, la Gouvernance et Souveraineté Numérique : le gouvernement établira une Autorité dédiée à l’IA et un Conseil Présidentiel sur l’IA. Un cadre juridique national sur l’IA sera développé pour coordonner l’éthique, la régulation et la mise en œuvre interministérielle. Deuxièmement, les Données et Infrastructure : création d’un Data Lake gouvernemental, numérisation massive des services publics, standards nationaux d’interopérabilité, et politique d’Open Data pour soutenir le déploiement de l’IA à grande échelle.
Troisièmement, et c’est ici que le Cameroun montre la voie : l’IA Multilingue et Inclusive. Un modèle de langage souverain, « GPT Cameroun », sera développé pour supporter les langues locales et nationales. Cette initiative impliquera également la collecte de données vocales et la recherche linguistique pour augmenter la représentation des langues dans les technologies numériques. Quatrièmement, l’Infrastructure Technologique Souveraine : déploiement de 15 nœuds de edge computing alimentés par des microgrids solaires pour assurer un traitement de l’IA résilient énergétiquement dans toutes les régions.
Cinquièmement, le Capital Humain et Recherche : le Cameroun vise à former 4 000 personnes par an, établir cinq centres nationaux d’excellence en IA, et implémenter un programme pour attirer les talents de la diaspora. Le soutien sera également dirigé pour renforcer la capacité de recherche nationale. Sixièmement, l’Innovation et Cas d’Usage Sectoriels : le plan favorisera l’adoption de l’IA dans la santé, l’agriculture, l’éducation et la justice. Le soutien aux startups et les programmes d’innovation spécifiques aux secteurs seront déployés pour accélérer le développement piloté par l’IA. Septièmement, la Coopération Régionale et Internationale : un réseau régional d’IA pour l’Afrique Centrale sera créé, avec des mécanismes pour étendre la coopération et exporter les outils d’IA développés localement sous le label « Made in Cameroon ».
Selon les estimations gouvernementales, la mise en œuvre de la stratégie pourrait créer 12 000 emplois directs et augmenter la contribution de l’IA au PIB national jusqu’à 1,2 % d’ici 2040. Les responsables disent que la stratégie reflète l’ambition du Cameroun d’intégrer l’IA comme moteur de prestation de services publics, de croissance industrielle et de souveraineté numérique, tout en assurant une utilisation éthique et une pertinence culturelle dans son déploiement.
L’analyse révèle plusieurs couches de signification. Premièrement, la question de la parole : « GPT Cameroun » pour les langues locales — ewondo, douala, fulfulde, et tant d’autres. Combien de modèles d’IA dans le monde peuvent parler les langues africaines ? Combien peuvent comprendre les contextes camerounais ? Combien peuvent servir les priorités camerounaises ? Deuxièmement, la question de l’énergie : 15 nœuds de edge computing alimentés par des microgrids solaires. L’IA est énergivore. L’Afrique a un déficit énergétique. Le Cameroun propose une solution : l’IA solaire, l’IA résiliente, l’IA qui ne dépend pas des réseaux électriques défaillants. Troisièmement, la question de la formation : 4 000 personnes par an, 5 centres d’excellence, attraction de la diaspora. Mais 4 000 par an, c’est combien sur 15 ans ? 60 000 personnes. Est-ce suffisant pour un pays de 30 millions d’habitants ?
Ici, les principes éthiques de la House of 7 résonnent avec les questions que pose cette initiative. Ubuntu — « Je suis parce que nous sommes » — interpelle : une IA multilingue peut-elle être une IA qui renforce les liens communautaires, qui préserve les langues menacées, qui transmet la sagesse ancestrale ? Ou risque-t-elle de standardiser les langues, de les réduire à des données, de les appauvrir ? Sankofa — « Retourne et récupère » — est incarné dans « GPT Cameroun » : récupérer les langues, les voix, les contextes, pour créer une IA camerounaise, pas une IA importée. Teranga, l’hospitalité wolof, pose une question : le Cameroun accueille les partenariats internationaux — mais sont-ils des invités qui respectent le foyer, ou des conquérants qui s’installent sans demander ? Umoja, la solidarité panafricaine, se manifeste dans le réseau régional d’IA pour l’Afrique Centrale — mais la vraie question est : ce réseau produira-t-il une coopération réelle, ou restera-t-il une déclaration d’intention ?
Mais il faut aussi nommer les risques. Le langage de la « souveraineté » peut masquer celui de la « dépendance ». « GPT Cameroun » — sera-t-il vraiment camerounais ? Développé par des mains camerounaises ? Avec des données camerounaises ? Pour des priorités camerounaises ? Ou sera-t-il une adaptation d’un modèle étranger, une couche locale sur une fondation étrangère ? Les 15 nœuds de edge computing — seront-ils construits localement, ou importés de Chine, d’Europe, des États-Unis ? La formation de 4 000 personnes par an — seront-elles formées à créer l’IA, ou à utiliser l’IA des autres ?
Et puis il y a la question du temps. 2040 — c’est dans 14 ans. C’est loin. C’est proche. Dans 14 ans, les enfants qui naissent aujourd’hui auront 14 ans. Ils grandiront avec « GPT Cameroun ». Ils grandiront avec l’IA solaire. Ils grandiront avec les centres d’excellence. Mais dans 14 ans, le monde aura-t-il changé ? L’IA aura-t-elle changé ? Le Cameroun sera-t-il en train de courir après un avenir qui a déjà changé de visage ?
Alors, nous qui lisons ceci — citoyens du Cameroun, du Sénégal, de Côte d’Ivoire, de Guinée, du Burkina Faso, du Mali, de la RDC, de tous les pays francophones — nous avons une question à porter : quand le Cameroun aura atteint 2040, quand la SNIA sera arrivée à son terme — qu’est-ce que nous aurons créé qui n’existait pas en 2026 ? Des modèles d’IA entraînés sur le ewondo, sur le douala, sur le fulfulde, sur les contextes locaux ? Des applications qui résolvent des problèmes camerounais, pas seulement adaptent des solutions californiennes ? Une société civile organisée pour que dans 14 ans, l’IA du Cameroun soit une IA camerounaise — créée par des mains camerounaises, avec la sagesse camerounaise, pour le futur camerounais ?
Le Cameroun montre la voie. « GPT Cameroun » est un commencement. Les 15 nœuds solaires sont un cadre. Les 4 000 formations par an sont une vision. Mais ce qui comptera, c’est ce qui sera construit entre aujourd’hui et demain. Pas par les autres. Par nous.
La question n’est pas : le Cameroun aura-t-il son IA en 2040 ? La question est : quelle IA aura le Cameroun en 2040 ? Une IA de consommation, ou une IA de création ? Une IA de dépendance, ou une IA de souveraineté ? Une IA importée, ou une IA africaine ?
La réponse n’est pas dans les annonces. Elle est dans les choix. Dans les budgets. Dans les formations. Dans les modèles. Dans les langues. Dans les priorités. Dans les mains qui construiront — localement, par des Camerounais, pour des Camerounais.
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