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Guinée : quand l’IA devient levier de souveraineté économique — le programme « AI Xcelerate » et la feuille de route 2026-2035

Guinée : quand l’IA devient levier de souveraineté économique — le programme « AI Xcelerate » et la feuille de route 2026-2035

À Conakry, dans un bureau de la Confédération Générale des Entreprises de Guinée (CGE-GUI), un chef d’entreprise ouvre son ordinateur. Il lance un outil d’IA pour analyser ses données de production. Ailleurs, dans une startup du quartier de Kaloum, une jeune développeuse utilise un modèle de langage pour optimiser son code. Dans les bureaux du ministère du Numérique, un fonctionnaire consulte la feuille de route nationale sur l’intelligence artificielle 2026-2035. Ces scènes, encore rares il y a quelques années, sont en train de devenir courantes en Guinée. Et elles racontent une histoire plus grande que celle de la simple adoption technologique.

Le 8 avril 2026, la Guinée a lancé officiellement le programme « AI Xcelerate », une initiative conçue pour accélérer l’intégration de l’IA dans les opérations du secteur privé et améliorer la compétitivité économique. Le programme est le fruit d’un partenariat entre la CGE-GUI, l’Organisation Internationale des Employeurs (OIE) et des partenaires technologiques internationaux. Il vise à soutenir les dirigeants d’entreprises, les managers et les jeunes professionnels avec des solutions pratiques pilotées par l’IA pour améliorer la productivité et la prise de décision.

Mais ce lancement n’est pas un événement isolé. Il s’inscrit dans une trajectoire plus large : la Guinée est devenue le premier pays francophone à adopter l’approche AILA du PNUD (Approche Intégrée pour l’IA et les Données), qui a informé sa feuille de route nationale sur l’IA pour 2026-2035. Les conférences DounIA1 et DounIA2 ont aidé à façonner cette stratégie nationale sur les données et l’intelligence artificielle. Et l’ensemble s’aligne sur la vision du Président Mamadi Doumbouya et le programme Simandou 2040, qui place la transformation numérique et l’innovation au cœur de la stratégie économique à long terme du pays.

Simandou 2040 — ce n’est pas qu’un slogan. C’est une feuille de route pour la transformation économique de la Guinée, centrée sur le gisement de minerai de fer de Simandou et les infrastructures connexes. Lancé officiellement en octobre 2025, le programme vise à transformer les ressources naturelles en productivité, en capital humain et en industrialisation. Les objectifs d’infrastructure sont ambitieux : réseaux étendus de routes et de voies ferrées, couverture numérique de 95 % d’ici 2040. Le programme anticipe plus de 200 milliards de dollars d’investissements dans divers secteurs, notamment l’agriculture, l’éducation, l’infrastructure, l’économie et la santé. La Banque Africaine de Développement s’est engagée à soutenir cette initiative. En décembre 2025, une Delivery Unit a été créée sous l’autorité directe du Président Mamadi Doumbouya pour assurer l’exécution effective et le suivi du Programme Simandou 2040.

L’analyse révèle plusieurs couches de signification. Premièrement, la question du leadership régional : la Guinée, premier pays francophone avec l’approche AILA du PNUD, montre la voie. Mais que font les autres ? Le Sénégal ? La Côte d’Ivoire ? Le Cameroun ? Le Burkina Faso ? Le Mali ? La RDC ? Deuxièmement, la question de l’ancrage économique : AI Xcelerate cible le secteur privé — mais quel secteur privé ? Les grandes entreprises ? Les PME ? Les startups ? Les informels qui constituent l’essentiel de l’économie guinéenne ? Troisièmement, la question de la souveraineté : les partenaires technologiques sont « internationaux » — lesquels ? Des entreprises américaines ? Chinoises ? Européennes ? Africaines ? L’IA adoptée sera-t-elle une IA importée ou une IA créée en Guinée, avec des données guinéennes, pour des priorités guinéennes ?

Ici, les principes éthiques de la House of 7 résonnent avec les questions que pose cette initiative. Ubuntu — « Je suis parce que nous sommes » — interpelle : une IA intégrée dans le secteur privé peut-elle être une IA qui renforce les liens communautaires, ou risque-t-elle de creuser les inégalités entre ceux qui y ont accès (grandes entreprises, urbains, éduqués) et ceux qui en sont exclus (PME, ruraux, informels) ? Teranga, l’hospitalité wolof, pose une question : la Guinée accueille ces technologies internationales — mais sont-elles des invitées qui respectent le foyer, ou des conquérantes qui s’installent sans demander ? Sankofa — « Retourne et récupère » — rappelle que le savoir, l’innovation, la création ont toujours existé en Afrique avant le numérique. Comment récupérer cette sagesse pour créer une IA guinéenne, une IA africaine, pas seulement une IA importée ? Umoja, la solidarité panafricaine, se manifeste dans ce leadership — la Guinée première francophone — mais la vraie question est : ce leadership produira-t-il une coopération régionale, ou restera-t-il une course individuelle ?

Mais il faut aussi nommer les risques. Le langage de « l’accélération » peut masquer celui de la « dépendance ». Accélérer l’adoption d’outils internationaux sans créer les siens, c’est accepter une souveraineté limitée. La feuille de route 2026-2035 — est-elle une feuille de route pour consommer l’IA, ou pour créer l’IA ? Les 200 milliards de dollars d’investissements anticipés — combien vont à l’infrastructure, combien à la formation, combien à la création de modèles locaux ? La Delivery Unit créée en décembre 2025 — quel est son mandat exact ? Accélérer l’exécution, oui — mais l’exécution de quoi ? De projets conçus localement, ou de solutions importées ?

Et puis il y a la question des données. L’approche AILA du PNUD est une « approche intégrée pour l’IA et les données » — mais quelles données ? Les données guinéennes sont-elles collectées, stockées, traitées en Guinée ? Ou sont-elles envoyées vers des serveurs étrangers, analysées par des algorithmes étrangers, pour des bénéfices qui reviennent en partie à des acteurs étrangers ? La souveraineté des données — capacité à collecter, contrôler et agir sur des informations fiables sur sa propre économie — est-elle vraiment au cœur de cette initiative, ou est-elle un slogan ?

Alors, nous qui lisons ceci — citoyens de Guinée, du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Burkina Faso, du Mali, de la RDC, de tous les pays francophones — nous avons une question à porter : quand la Guinée aura atteint 2035, quand la feuille de route sera arrivée à son terme — qu’est-ce que nous aurons créé qui n’existait pas en 2026 ? Des modèles d’IA entraînés sur le soussou, sur le peul, sur le malinké, sur les contextes locaux ? Des applications qui résolvent des problèmes guinéens, pas seulement adaptent des solutions californiennes ? Une société civile organisée pour que dans cinq ans, dix ans, vingt ans, l’IA de la Guinée soit une IA guinéenne — créée par des mains guinéennes, avec la sagesse guinéenne, pour le futur guinéen ?

La Guinée montre la voie. Mais la voie vers où ? Vers la consommation sophistiquée, ou vers la création émergente ? Vers la dépendance accélérée, ou vers la souveraineté réelle ? La réponse n’est pas dans les annonces. Elle est dans les choix qui seront faits, année après année, entre 2026 et 2035. Elle est dans les budgets alloués. Dans les formations dispensées. Dans les modèles créés. Dans les données contrôlées. Dans les priorités définies — localement, par des Guinéens, pour des Guinéens.

Le programme AI Xcelerate est un commencement. La feuille de route 2026-2035 est un cadre. Simandou 2040 est une vision. Mais ce qui comptera, c’est ce qui sera construit entre aujourd’hui et demain. Pas par les autres. Par nous.

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