Burkina Faso : l’IA au service de la souveraineté — plan d’action national 2026-2028 et formalisation des langues locales pour des modèles inclusifs
À Ouagadougou, dans un bureau du Ministère de la Transition Numérique, des Postes et des Communications Électroniques, un fonctionnaire consulte la feuille de route du Plan d’Action National en Intelligence Artificielle 2026-2028. Ailleurs, dans un laboratoire de l’Université de Ouagadougou, un chercheur formalise des données linguistiques en Mooré, en Dioula, en Fulfuldé, en Gulmancema pour entraîner des modèles d’IA. Dans une salle de conférence, des représentants de la société civile, du secteur privé et du monde académique participent à un atelier de situation nationale pour établir une vision stratégique partagée. Ces scènes, encore rares il y a quelques années, sont en train de devenir courantes au Burkina Faso. Et elles racontent une histoire plus grande que celle de la simple adoption technologique.
Le Ministère de la Transition Numérique, des Postes et des Communications Électroniques a lancé un Atelier d’Analyse Situationnelle Nationale visant à rédiger le premier Plan d’Action National en Intelligence Artificielle du pays. L’événement, qui s’est tenu le mercredi 27 août 2025, a réuni des responsables gouvernementaux, des leaders du secteur privé, des universitaires et des parties prenantes de la société civile pour établir une vision stratégique partagée pour le développement de l’IA.
Lors de l’ouverture de l’atelier, Dr. Yaya Traoré, Secrétaire Permanent pour l’Innovation et la Veille sur les Technologies Numériques Émergentes, a qualifié l’IA de force transformatrice pour la société, soulignant que la maîtrise de l’IA est essentielle pour la compétitivité et la résilience dans un paysage mondial en évolution rapide. Dr. Borlli Michel Somé, Secrétaire Général du Ministère, a souligné que l’IA représente une opportunité stratégique pour le Burkina Faso de convertir les défis en avantages et de concevoir des solutions adaptées à son contexte local unique.
Six priorités stratégiques ont été définies pour guider le Plan d’Action National en IA du Burkina Faso. Premièrement, l’Infrastructure et Connectivité — étendre l’infrastructure numérique pour permettre des services pilotés par l’IA. Deuxièmement, une Gouvernance des Données Robuste — construire des cadres pour une utilisation éthique, sécurisée et transparente des données. Troisièmement, le Développement du Capital Humain — mettre à l’échelle l’éducation et la formation en IA dans tous les secteurs. Quatrièmement, des Cadres Juridiques et Éthiques — établir des directives pour une IA responsable alignée sur les valeurs nationales. Cinquièmement, l’Innovation et l’Entrepreneuriat — soutenir les startups et favoriser un écosystème technologique compétitif. Sixièmement, la Coopération Internationale et le Financement Durable — renforcer les partenariats transfrontaliers et sécuriser un financement à long terme.
Mais ce n’est pas tout. Le Burkina Faso ne se contente pas de planifier. Le pays a déployé le système auto-ticketing « Smart Burkina », utilisant des caméras IA pour l’application du code de la route afin de réduire l’incivilité routière et la corruption. Ce système vise à améliorer la sécurité routière, à lutter contre la corruption et à augmenter les revenus de l’État en détectant les violations et en émettant des amendes par SMS. Et surtout, le Burkina Faso priorise les langues locales dans son développement de l’IA dans le cadre de sa stratégie de souveraineté numérique. Un atelier est en cours pour formaliser les données linguistiques pour les modèles d’IA dans les langues nationales comme le Mooré, le Dioula, le Fulfuldé et le Gulmancema, visant à créer des solutions d’IA inclusives et accessibles.
Et il y a plus : le Challenge IA 2026, une compétition régionale lancée par l’organisation Leading Change Africa en partenariat avec Intro Group, réunit trois pays d’Afrique de l’Ouest — le Burkina Faso, le Mali et la Côte d’Ivoire — autour d’un objectif commun : former la nouvelle génération d’innovateurs capables de développer des solutions technologiques adaptées aux réalités africaines. 50 jeunes participants seront sélectionnés pour prendre part à ce programme qui se déroulera d’avril à juin 2026, avec formation intensive, développement de projet et grande finale régionale. Les équipes finalistes pourront remporter des récompenses financières allant jusqu’à 1 000 000 FCFA pour le premier prix.
L’analyse révèle plusieurs couches de signification. Premièrement, la question de la souveraineté : le Burkina Faso ne se contente pas d’adopter l’IA des autres. Il crée son propre plan, ses propres cadres, ses propres modèles linguistiques. Deuxièmement, la question de l’inclusion : les langues locales — Mooré, Dioula, Fulfuldé, Gulmancema — sont formalisées pour l’IA. Combien de modèles d’IA dans le monde parlent ces langues ? Combien peuvent comprendre les contextes burkinabè ? Troisièmement, la question de la jeunesse : 50 jeunes formés, 3 pays réunis, des récompenses pour les meilleurs projets. Mais 50 jeunes, c’est combien sur une population de plus de 20 millions d’habitants ? Est-ce suffisant ?
Ici, les principes éthiques de la House of 7 résonnent avec les questions que pose cette initiative. Ubuntu — « Je suis parce que nous sommes » — interpelle : une IA en langues locales peut-elle être une IA qui renforce les liens communautaires, qui préserve les langues menacées, qui transmet la sagesse ancestrale ? Ou risque-t-elle de standardiser les langues, de les réduire à des données, de les appauvrir ? Sankofa — « Retourne et récupère » — est incarné dans la formalisation des langues : récupérer les langues, les voix, les contextes, pour créer une IA burkinabè, pas une IA importée. Teranga, l’hospitalité wolof, pose une question : le Burkina Faso accueille les partenariats internationaux — mais sont-ils des invités qui respectent le foyer, ou des conquérants qui s’installent sans demander ? Umoja, la solidarité panafricaine, se manifeste dans le Challenge IA 2026 — Burkina Faso, Mali, Côte d’Ivoire réunis — mais la vraie question est : cette coopération produira-t-elle une véritable collaboration régionale, ou restera-t-elle une compétition individuelle ?
Mais il faut aussi nommer les risques. Le langage de la « souveraineté » peut masquer celui de la « dépendance ». Les modèles d’IA en langues locales — seront-ils vraiment burkinabè ? Développés par des mains burkinabè ? Avec des données burkinabè ? Pour des priorités burkinabè ? Ou seront-ils des adaptations de modèles étrangers, des couches locales sur des fondations étrangères ? Le système « Smart Burkina » — les caméras IA seront-elles construites localement, ou importées de Chine, d’Europe, des États-Unis ? La formation de 50 jeunes — seront-ils formés à créer l’IA, ou à utiliser l’IA des autres ?
Et puis il y a la question du temps. 2026-2028 — c’est dans 2 ans. C’est loin. C’est proche. Dans 2 ans, les enfants qui naissent aujourd’hui auront 2 ans. Ils grandiront avec l’IA en Mooré, en Dioula. Ils grandiront avec le Smart Burkina. Ils grandiront avec les centres d’excellence. Mais dans 2 ans, le monde aura-t-il changé ? L’IA aura-t-elle changé ? Le Burkina Faso sera-t-il en train de courir après un avenir qui a déjà changé de visage ?
Alors, nous qui lisons ceci — citoyens du Burkina Faso, du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, de Guinée, de la RDC, de tous les pays francophones — nous avons une question à porter : quand le Burkina Faso aura atteint 2028, quand le plan d’action sera arrivé à son terme — qu’est-ce que nous aurons créé qui n’existait pas en 2025 ? Des modèles d’IA entraînés sur le Mooré, sur le Dioula, sur le Fulfuldé, sur les contextes locaux ? Des applications qui résolvent des problèmes burkinabè, pas seulement adaptent des solutions californiennes ? Une société civile organisée pour que dans 2 ans, 5 ans, 10 ans, l’IA du Burkina Faso soit une IA burkinabè — créée par des mains burkinabè, avec la sagesse burkinabè, pour le futur burkinabè ?
Le Burkina Faso montre la voie. Le Plan d’Action National 2026-2028 est un commencement. Les 6 piliers stratégiques sont un cadre. Le Challenge IA 2026 est une vision. Mais ce qui comptera, c’est ce qui sera construit entre aujourd’hui et demain. Pas par les autres. Par nous.
La question n’est pas : le Burkina Faso aura-t-il son IA en 2028 ? La question est : quelle IA aura le Burkina Faso en 2028 ? Une IA de consommation, ou une IA de création ? Une IA de dépendance, ou une IA de souveraineté ? Une IA importée, ou une IA africaine ?
La réponse n’est pas dans les annonces. Elle est dans les choix. Dans les budgets. Dans les formations. Dans les modèles. Dans les langues. Dans les priorités. Dans les mains qui construiront — localement, par des Burkinabè, pour des Burkinabè.
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