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Quand le Gabon montre la voie : l’adoption de l’IA générative comme mesure de souveraineté numérique

Quand le Gabon montre la voie : l’adoption de l’IA générative comme mesure de souveraineté numérique

À Libreville, dans un bureau du ministère du Numérique, un fonctionnaire ouvre son navigateur. Il tape une requête dans ChatGPT. Ailleurs, dans une startup de la zone industrielle, une développeuse utilise Copilot pour accélérer son code. Dans une école de la capitale, un enseignant demande à Gemini de l’aider à préparer un cours sur l’histoire du Gabon. Ces scènes, anodines ailleurs, sont devenues courantes au Gabon. Et elles racontent une histoire plus grande que celle de la simple adoption technologique.

Un rapport intitulé « Global AI Adoption in 2025 – A Widening Digital Divide », publié début avril 2026, place le Gabon dans le peloton de tête des nations africaines les plus avancées en matière d’adoption de l’intelligence artificielle générative. Avec 13,40 % de sa population active ayant utilisé des outils comme ChatGPT, Gemini, Claude ou Copilot au cours du deuxième semestre 2025, le pays se hisse à la cinquième position continentale et au premier rang dans l’espace CEMAC (Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale), à égalité avec l’Égypte. Derrière lui dans le Top 10 africain : le Sénégal (12,90 %), la Tunisie (12,70 %), la Zambie (12,30 %) et l’Algérie (12 %). En tête du continent : l’Afrique du Sud (21,19 %), suivie de la Namibie (13,80 %) et de la Libye et du Botswana (13,70 % chacune).

Mais les chiffres ne racontent qu’une partie de l’histoire. Ce qui se joue au Gabon — et dans ces pays francophones qui dominent le classement africain — c’est une question de souveraineté. Le rapport souligne que « les nations ayant investi tôt dans les infrastructures numériques et les compétences en IA conservent une avance significative, révélant un fossé numérique qui se creuse entre les pionniers et les pays en retard d’adoption ». Pour le Gabon, ce classement honorable reste néanmoins un signal d’alerte : maintenir cette dynamique exigera des investissements soutenus dans la connectivité, la formation et l’intégration de l’IA dans les secteurs publics et privés.

Et le Gabon investit. Le budget numérique 2026 du pays a augmenté de 156 %, atteignant 82 milliards de francs CFA. Ces fonds sont destinés à l’expansion du réseau de fibre optique national, au renforcement du service universel, à l’exploration du déploiement de la 5G, à la construction d’un centre de données national et à la connexion à de nouveaux câbles sous-marins. Le pays fait également partie des 17 centres mondiaux accrédités par l’Union Internationale des Télécommunications (UIT) comme centre d’accélération et d’innovation en IA. L’IA est un composant central du Plan National de Croissance et de Développement (PNCD 2026–2030), visant à stimuler la diversification économique et la modernisation.

L’analyse révèle plusieurs couches de signification. Premièrement, la question de l’accès : 13,40 % de la population active, c’est significatif pour un pays d’Afrique centrale. Mais cela signifie aussi que 86,60 % n’utilisent pas ces outils. Qui sont-ils ? Les ruraux ? Les moins éduqués ? Les plus pauvres ? Le fossé numérique se creuse-t-il à l’intérieur même du Gabon ? Deuxièmement, la question de la dépendance : ChatGPT, Gemini, Claude, Copilot — tous sont des produits américains ou chinois. Le Gabon adopte l’IA, mais une IA importée. Où est l’IA gabonaise ? Où sont les modèles entraînés sur les langues locales, les contextes locaux, les priorités locales ? Troisièmement, la question de la formation : le pays a lancé des programmes de formation aux compétences numériques, en partenariat avec des organisations comme Cisco Networking Academy. Mais former à utiliser l’IA des autres est-ce suffisant ? Ou faut-il former à créer sa propre IA ?

Ici, les principes éthiques de la House of 7 résonnent avec les questions que pose cette adoption rapide. Ubuntu — « Je suis parce que nous sommes » — interpelle : une IA adoptée par 13,40 % de la population active peut-elle être une IA qui renforce les liens communautaires, ou risque-t-elle de creuser les inégalités entre ceux qui y ont accès et ceux qui en sont exclus ? Teranga, l’hospitalité wolof, pose une question : le Gabon accueille ces technologies étrangères — mais sont-elles des invitées qui respectent le foyer, ou des conquérantes qui s’installent sans demander ? Sankofa — « Retourne et récupère » — rappelle que le savoir, l’innovation, la création ont toujours existé en Afrique avant le numérique. Comment récupérer cette sagesse pour créer une IA gabonaise, une IA africaine, pas seulement une IA importée ? Umoja, la solidarité panafricaine, se manifeste dans ce classement — le Gabon premier en CEMAC, le Sénégal qui suit — mais la vraie question est : cette compétition productive produira-t-elle une coopération régionale, ou restera-t-elle une course individuelle ?

Mais il faut aussi nommer les risques. Le langage de « l’adoption » peut masquer celui de la « dépendance ». Adopter les outils des autres sans créer les siens, c’est accepter une souveraineté limitée. Le rapport le dit explicitement : « un fossé numérique qui se creuse entre les pionniers et les pays en retard d’adoption ». Mais il ne dit pas : un fossé qui se creuse entre ceux qui créent l’IA et ceux qui la consomment. Le Gabon est-il en train de devenir un consommateur sophistiqué, ou un créateur émergent ? Les 82 milliards de francs CFA investis dans le numérique — combien vont à l’infrastructure, combien à la formation, combien à la création de modèles locaux ?

Alors, nous qui lisons ceci — citoyens du Gabon, du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Burkina Faso, du Mali, de Tunisie, du Maroc, de la RDC, de tous les pays francophones — nous avons une question à porter : quand le Gabon aura atteint 20 %, 30 %, 50 % d’adoption de l’IA générative — qu’est-ce que nous ferons pour que cette adoption ne soit pas seulement une consommation, mais une création ? Comment les ingénieurs gabonais peuvent-ils créer des modèles entraînés sur le fang, sur le mpongwe, sur les contextes locaux ? Comment les entrepreneurs peuvent-ils créer des applications qui résolvent des problèmes gabonais, pas seulement adapter des solutions californiennes ? Comment la société civile peut-elle s’organiser pour que dans cinq ans, dix ans, vingt ans, l’IA du Gabon soit une IA gabonaise — créée par des mains gabonaises, avec la sagesse gabonaise, pour le futur gabonais ?

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