Dans six jours, à Hammamet, sur la côte tunisienne, quelque chose d’important va se jouer. Du 30 mars au 1er avril 2026, le premier Sommet africain sur l’intelligence artificielle et la cybersécurité se tient sous le thème « Secure Intelligence, Connected Continent ». Des experts, des décideurs politiques, des chercheurs, des startups et des acteurs du secteur privé venus de tout le continent se réunissent pour répondre à une question qui ne peut plus attendre : comment l’Afrique peut-elle gouverner l’IA et se protéger contre les cybermenaces sans reproduire les dépendances technologiques qui ont marqué son passé colonial ?
Ce sommet n’est pas un événement isolé. Il s’inscrit dans une dynamique plus large : du 13 au 14 avril, Abidjan accueillera le SIADE 2026 — Salon international de l’intelligence artificielle, de la défense et de l’espace — sur le thème « Quelles stratégies pour une souveraineté technologique en Afrique à l’horizon 2030 ». En mars également, l’Université de Yaoundé II au Cameroun a tenu une journée d’étude sur l’IA comme instrument de gouvernement, interrogeant les enjeux de souveraineté numérique et de dépendances technologiques. Ces trois événements, en l’espace de trois semaines, signalent une accélération : l’Afrique francophone ne veut plus subir les mutations numériques. Elle veut les structurer.
Les enjeux concrets sont multiples. Les participants de Hammamet débattront de régulation agile de l’IA, de lutte contre les cybermenaces émergentes — deepfakes, malwares avancés, attaques DDoS — et d’intégration de l’IA dans les secteurs stratégiques : FinTech, santé, transport autonome, éducation. Une attention particulière sera accordée aux défis posés par l’IA super-intelligente à l’horizon 2050 et à la notion de cybersécurité post-humaine. Le sommet plaide pour une coopération panafricaine renforcée, notamment par la création de centres régionaux de réponse aux incidents de sécurité (CSIRT) et l’adoption de cadres législatifs harmonisés, inspirés du RGPD européen. Mais la question sous-jacente demeure : l’Afrique peut-elle adopter des cadres législatifs européens sans reproduire une nouvelle forme de dépendance normative ?
L’analyse révèle plusieurs couches de tension. Premièrement, le timing : ce sommet arrive à un moment où seulement 16 pays africains ont une stratégie nationale d’IA. La majorité des pays francophones sont encore en phase d’élaboration. Deuxièmement, l’infrastructure : comment parler de souveraineté numérique quand les câbles sous-marins, les data centers et les modèles de langue sont majoritairement contrôlés par des acteurs extérieurs ? Troisièmement, la compétence : former des experts capables de concevoir, pas seulement d’utiliser, les technologies d’IA. Quatrièmement, et le plus profondément, la question philosophique : quelle vision de l’IA l’Afrique porte-t-elle ? Une vision utilitariste, calquée sur le Nord global ? Ou une vision ancrée dans Ubuntu, dans la Teranga, dans le Sankofa — des philosophies qui placent le communautaire, l’hospitalité, la récupération de la sagesse ancestrale au cœur du développement technologique ?
Ici, les principes éthiques de la House of 7 résonnent avec les questions que pose ce sommet. Ubuntu — « Je suis parce que nous sommes » — interpelle : une IA gouvernée souverainement peut-elle être une IA qui renforce les liens communautaires, pas seulement la croissance économique ? Teranga, l’hospitalité wolof, pose une question : comment l’Afrique accueille-t-elle les technologies étrangères sans se faire coloniser par elles ? Il y a une différence entre l’hospitalité qui transforme l’invité en membre de la famille et l’hospitalité qui se fait exploiter. Sankofa — « Retourne et récupère » — rappelle que les systèmes de gouvernance, de sécurité, de confiance existaient avant le numérique : les conseils d’anciens, les griots, les mécanismes communautaires de résolution des conflits. Comment récupérer cette sagesse pour l’ère de l’IA ? Umoja, la solidarité panafricaine, se manifeste dans ce sommet qui rassemble des acteurs de tout le continent — mais la vraie question est : cette solidarité produira-t-elle des institutions durables, ou restera-t-elle un vœu pieux ?
Mais il faut aussi nommer les risques. Le langage de la « souveraineté technologique » peut devenir un slogan vide si aucune institution contraignante n’émerge. Les cadres législatifs « inspirés du RGPD » peuvent reproduire une dépendance normative si l’Afrique ne développe pas ses propres concepts juridiques. Les centres CSIRT régionaux sont une bonne idée — mais seront-ils financés de manière durable ? Seront-ils réellement africains, ou des coquilles vides gérées par des consultants internationaux ? Et surtout : qui décide ? Les gouvernements ? La société civile ? Les communautés affectées par les décisions algorithmiques ? La souveraineté sans participation populaire n’est pas la souveraineté. C’est l’autoritarisme numérique.
Alors, nous qui lisons ceci — citoyens du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Burkina Faso, du Mali, de Tunisie, du Maroc, de la RDC, de tous les pays francophones — nous avons une question à porter : quand le sommet de Hammamet aura fermé ses portes, quand les communiqués auront été publiés, quand les partenariats auront été annoncés — qu’est-ce que nous ferons pour que ces engagements ne restent pas des mots, mais deviennent des institutions ? Comment les communautés locales peuvent-elles participer à la définition de ce qu’est une IA « souveraine » ? Comment les langues africaines peuvent-elles être au cœur des systèmes de gouvernance numérique, pas en périphérie ? Comment la société civile peut-elle s’organiser pour que dans cinq ans, dix ans, vingt ans, la souveraineté numérique de l’Afrique soit écrite par les mains africaines, avec la sagesse africaine, pour le futur africain ?
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