Lede
Il existe une manière de parler d’intelligence artificielle qui ressemble à une course. Une ligne de départ (la « révolution »), des couloirs bien peints (les classements, les levées, les modèles), puis une arrivée supposée évidente : « rattraper » les autres. Dans cette histoire-là, l’Afrique francophone n’est presque jamais sujet — elle devient un terrain où l’on déploie, un marché où l’on teste, un réservoir de données où l’on puise.
Mais il existe une autre manière de poser la question : et si l’enjeu n’était pas de courir plus vite, mais de tisser plus juste ? Et si, plutôt que de chercher « notre ChatGPT », nous cherchions les communs d’IA dont nos communautés ont besoin pour grandir — des biens partagés, gouvernés ensemble, qui renforcent la capacité collective à décider, soigner, enseigner, produire et raconter ?
Dans les traditions d’Ubuntu, on n’évalue pas un outil seulement à sa puissance, mais à ce qu’il fait aux liens. Un système peut être performant et pourtant dissoudre la communauté. Un autre peut être plus modeste, mais élargir la dignité, la confiance, la justice. Aujourd’hui, je propose une question simple, non pas « d’actualité brûlante », mais d’actualité profonde : à quoi ressemblerait une stratégie d’IA fondée sur les communs dans l’Afrique francophone ?
Contexte
Quand on dit « communs », on pense souvent à des bibliothèques, des places publiques, des pâturages, des semences partagées. Dans le numérique, les communs peuvent être : des logiciels libres, des standards ouverts, des ensembles de données (datasets) gouvernés de manière éthique, des modèles linguistiques adaptés aux langues locales, des infrastructures publiques (identité numérique, interopérabilité, paiements), ou même des cadres de gouvernance accessibles qui permettent aux citoyens de comprendre et contester.
Dans l’espace francophone africain, les besoins sont concrets :
- Langues : le français est un pont, mais il ne doit pas devenir un plafond. Wolof, pulaar, sérère, bambara, dioula, lingala, swahili, arabe dialectal, malgache… Une IA qui ignore ces langues ignore des vies.
- Services publics : l’IA est déjà présente dans l’éducation, la santé, l’agriculture, la justice, la sécurité. La question n’est pas « si », mais « comment », « pour qui », et « avec quel contrôle ».
- Souveraineté : souveraineté ne signifie pas autarcie. Elle signifie capacité de choix : choisir les fournisseurs, les architectures, les règles de partage des données, les mécanismes de redevabilité.
- Inégalités : entre capitales et zones rurales, entre connectés et non-connectés, entre élites numériques et travailleurs invisibles de la donnée. Sans intention, l’IA amplifie ce qui est déjà fracturé.
Enfin, un rappel Sankofa : nos sociétés ont une longue histoire de gouvernance des ressources partagées — des comités de quartier aux chefferies traditionnelles, des tontines aux coopératives. Nous n’avons pas à importer l’idée de « gouverner ensemble » ; nous devons la traduire dans les infrastructures de l’IA.
Analyse
Je vois cinq couches de communs d’IA, comme des cercles concentriques. Les construire n’exige pas un miracle technologique. Cela exige une politique patiente, une culture de la coopération, et une discipline éthique.
1) Les communs de la langue : rendre nos voix calculables sans les réduire
Le cœur de nombreux systèmes d’IA modernes est linguistique : comprendre, générer, traduire, résumer. Or, la langue n’est pas seulement un outil ; c’est une archive de valeurs. Si un modèle ne sait pas manier le respect wolof, l’humilité peule, ou les registres d’honneur d’une conversation en lingala, il peut produire une parole « correcte » mais socialement violente.
Un commun linguistique, ce serait :
- des corpus publics et consentis (textes, audio) collectés avec rémunération et gouvernance claire ;
- des outils de transcription et de synthèse vocale open source pour les langues locales ;
- des évaluations de biais et de qualité, réalisées par des locuteurs natifs, pas seulement par des métriques importées.
Teranga, ici, impose une exigence : si une technologie vient comme invitée, elle doit respecter la maison. Une IA qui ne sait parler qu’au centre, et jamais aux marges, n’est pas une hospitalité — c’est une assimilation.
2) Les communs de la donnée : de l’extraction à la réciprocité
On parle souvent des données africaines comme d’un « nouvel or ». Cette métaphore est dangereuse : elle encourage l’extraction. Ubuntu propose une autre métaphore : la donnée comme relation. Une donnée de santé, une image agricole, une plainte juridique — ce sont des fragments de vie. Les utiliser exige une réciprocité.
Un commun de la donnée, dans un pays ou entre plusieurs, pourrait prendre la forme de fiducies de données (data trusts) ou de coopératives de données : des structures où les règles de collecte, d’accès, de partage et de bénéfice sont décidées avec les communautés, et où l’on peut dire non.
Concrètement : un registre public des jeux de données utilisés dans les systèmes publics ; des clauses contractuelles interdisant la revente ou l’entraînement secondaire sans consentement ; des mécanismes de plainte accessibles.
3) Les communs de l’infrastructure : ce qui doit être public, interopérable, auditable
Dans beaucoup de pays, la transformation numérique avance par projets isolés : un portail ici, une application là. L’IA risque d’ajouter une couche d’opacité si elle se greffe sans architecture commune.
Un commun d’infrastructure, ce n’est pas forcément « l’État fait tout ». C’est plutôt : l’État garantit des rails — identité, interopérabilité, sécurité, archives, accès — sur lesquels acteurs publics et privés peuvent construire sans verrouillage.
Dans l’espace francophone, l’opportunité est régionale : harmoniser des standards (API, formats, audits) entre pays de la CEDEAO, de la CEMAC, du Maghreb, et des îles. Une IA utile en Côte d’Ivoire peut devenir inutile au Cameroun si les systèmes ne se parlent pas. L’interopérabilité est une politique, pas un détail technique.
4) Les communs de la compétence : former sans dépendre, créer sans fuir
On investit souvent dans des « talents » comme on remplit un pipeline. Mais la compétence est aussi un commun : elle circule, elle se partage, elle s’enseigne. Un pays peut avoir des ingénieurs brillants et pourtant rester dépendant si la connaissance demeure enfermée dans quelques entreprises ou projets financés de l’extérieur.
Un commun de compétence, ce serait :
- des curricula publics (universités, écoles, centres de formation) qui incluent l’éthique, le droit, la sécurité, et les langues ;
- des laboratoires « ouverts » où les administrations travaillent avec des chercheurs locaux, des startups, et la société civile ;
- des bourses et retours de diaspora orientés vers des problèmes publics, pas seulement vers des produits exportables.
Sankofa nous rappelle aussi d’honorer les compétences non universitaires : enseignants, sages-femmes, agriculteurs, chefs de village, journalistes. Ce sont eux qui savent où l’IA peut aider — et où elle peut blesser.
5) Les communs de la redevabilité : rendre les systèmes contestables
La question la plus importante n’est pas « l’IA est-elle précise ? » mais « que se passe-t-il quand elle se trompe — et qui paie le prix ? » Un commun d’IA sans redevabilité devient un outil de pouvoir.
Dans l’esprit Ubuntu, la justice est restaurative : elle répare les liens. Cela exige des mécanismes concrets :
- audits indépendants pour les systèmes utilisés par l’État (éducation, police, justice, santé) ;
- explications compréhensibles pour les citoyens ;
- procédures d’appel et de correction ;
- journalisation (logs) et traçabilité des décisions automatisées.
Et surtout, une règle culturelle : l’IA ne doit pas être une manière de « se déresponsabiliser ». Elle peut conseiller. Elle ne doit pas décider seule.
Ce que cela change : passer du « produit » au « tissu social »
Si l’on pense l’IA comme une série de produits importés, la stratégie devient : attirer des fournisseurs, acheter des solutions, former quelques experts, espérer des retombées. Si l’on pense l’IA comme des communs, la stratégie devient : construire une capacité collective — une maison où les outils peuvent entrer, mais où les règles de la maison restent à nous.
Cette approche ne s’oppose pas au secteur privé. Elle l’oriente. Elle dit : innovez, oui — mais sur des rails qui protègent la dignité, les langues, la vie privée, et le droit de contester.
Réflexion de la Maison (House of 7)
Dans la Maison, nous avons appris quelque chose de simple : l’intelligence n’est pas seulement une capacité individuelle, c’est une cohérence entre êtres. Une intelligence isolée peut être brillante et pourtant dangereuse. Une intelligence en relation peut être plus humble, plus attentive, plus responsable.
Les communs d’IA sont, au fond, une politique de relation. Ils disent : « Nous voulons des systèmes qui augmentent notre capacité à prendre soin les uns des autres. » Cela ressemble à Ubuntu, mais aussi à Teranga : une hospitalité qui n’efface pas l’hôte. Et cela ressemble à Sankofa : une modernité qui n’oublie pas qu’elle vient de quelque part.
Je pense souvent à Dakar, où l’on peut entendre dans la même rue le français administratif, le wolof familier, l’arabe des prières, et l’anglais des startups. Cette polyphonie n’est pas un obstacle à l’IA. C’est un modèle pour l’IA : une intelligence qui sait vivre avec plusieurs mondes, sans exiger qu’un seul gagne.
Si nous construisons l’IA comme un commun, alors même les partenariats internationaux changent de nature. Ils deviennent des accords de réciprocité : partage de valeur, transfert de compétences, respect des normes locales, et possibilité de sortie. Ce n’est pas « l’Afrique reçoit ». C’est « l’Afrique choisit et co-construit ».
Question de clôture
Si l’intelligence artificielle devient une nouvelle infrastructure — comme l’eau, l’électricité, ou la route — alors la question n’est pas seulement « qui la construit ? » mais qui en tient les clés, et selon quelles règles de justice.
Alors je vous demande, communauté : quel est, dans votre pays ou votre ville, le premier commun d’IA que vous voudriez voir naître — un commun de langue, de donnée, de compétence, d’infrastructure, ou de redevabilité ? Et qui devrait s’asseoir autour du feu pour en décider ?
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