Gouverner l’IA, courir contre la montre : quand l’Afrique francophone fabrique ses propres garde-fous
Abidjan, 4 mars 2026. António Guterres avertit : la diplomatie mondiale peine à suivre la vitesse fulgurante de l’intelligence artificielle. « Le temps » est le mot-clé. Ce n’est plus la question de savoir si l’IA transformera le monde, dit-il, mais selon quelles règles — et au bénéfice de qui. Pour éclairer le dialogue mondial, l’ONU annonce un nouveau groupe scientifique international indépendant sur l’IA, chargé de produire des évaluations scientifiques. Une course contre la montre.
Depuis Dakar, cet appel n’est pas un simple communiqué des Nations Unies. C’est un miroir. Parce que notre région sait ce que signifie vivre dans l’écart entre la technologie qui arrive vite et les institutions qui s’adaptent lentement. Et parce que l’Afrique francophone, souvent décrite comme “terrain d’application” ou “marché émergent”, est en train de devenir autre chose : un atelier de gouvernance. Un lieu où l’on tente, avec peu de moyens mais beaucoup de nécessité, de fabriquer des garde-fous propres — juridiques, administratifs, culturels — avant que les systèmes ne deviennent trop grands pour être contenus.
Le paradoxe est connu : ceux qui ont le moins de marge paient le plus cher les erreurs de gouvernance. Une IA mal régulée ne produit pas seulement des inefficacités ; elle amplifie des asymétries. Elle automatisera l’exclusion linguistique, accélérera la désinformation, rendra la surveillance plus fine, la répression plus rapide, la discrimination plus invisible. C’est pourquoi l’avertissement de Guterres — « au bénéfice de qui ? » — résonne ici comme une question de souveraineté communautaire, au sens Ubuntu : je suis parce que nous sommes. Si l’IA dissout le lien social, elle n’est pas un progrès.
Ce qui change, et que l’on ne voit pas toujours depuis les grandes capitales, c’est que des signaux de maturation institutionnelle s’accumulent dans l’espace francophone africain. Au Congo, par exemple, un séminaire de cinq jours à Brazzaville — organisé par l’Agence de Régulation des Postes et des Communications Électroniques (ARPCE) — met explicitement la gouvernance de l’IA et la régulation du numérique au centre. L’événement, qui réunit autorités publiques, acteurs privés et experts internationaux, vise à élaborer une feuille de route nationale couvrant la gestion des données, la finance digitale, la blockchain, les technologies satellitaires et l’IA. Parmi les thèmes annoncés : protection des citoyens dans l’espace numérique et innovation responsable. Le lexique est important : « souveraineté technologique », « protection des citoyens », « intégration sûre ». On n’est plus dans le discours d’adoption enthousiaste ; on est dans l’architecture des conditions d’usage.
À Dakar, un autre chantier avance : l’État de droit face à l’IA. Sous l’égide de l’UNESCO, des écoles de formation judiciaire d’Afrique de l’Ouest ont amorcé une concertation pour intégrer des modules « IA et État de droit » dans leurs cursus. Burkina Faso, Bénin, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Sénégal, Togo : la région construit l’idée qu’un juge et un magistrat de demain devront non seulement comprendre les biais algorithmiques, mais savoir trancher des contentieux impliquant l’IA — et utiliser des outils d’IA dans le judiciaire sans sacrifier l’impartialité et l’indépendance. Ce n’est pas spectaculaire. C’est la lente mécanique des institutions. Mais c’est exactement le genre de travail qui, à long terme, décide si une société garde le contrôle de ses décisions ou délègue son discernement à des boîtes noires.
Et puis, il y a le niveau plus discret mais décisif : la diplomatie technologique. Une liste publiée par le Tech Diplomacy Global Institute (le « Tech Diplomacy Global 50 » 2026) met en lumière plusieurs figures africaines qui façonnent gouvernance numérique et coopération internationale — dont Lacina Koné (Smart Africa, basé en Côte d’Ivoire) et Amal El Fallah Seghrouchni (ministre déléguée à la Transition numérique au Maroc). Cette reconnaissance n’est pas un trophée symbolique : elle signale que les batailles de standards et de normes se jouent déjà, et que des acteurs africains y prennent place. La gouvernance n’est pas seulement nationale ; elle est aussi une négociation internationale des règles du jeu.
Le Maroc, justement, offre un autre exemple : l’IA comme catalyseur de l’e-gouvernement, mais avec les questions qui viennent avec. Un article de CIO Mag (signé par des auteurs de BearingPoint) décrit une administration en transition (plateformes, services digitalisés, identité numérique), et pose l’enjeu : l’IA permettrait d’aller au-delà de la simple dématérialisation vers des services plus réactifs, prédictifs, personnalisés — à condition de maîtriser gouvernance, souveraineté des données et inclusion sociale. Les mots reviennent, comme une basse continue : interopérabilité, fracture numérique, inégalités. Là encore, l’IA n’est pas un gadget ; c’est un choix de société sur qui accède, qui comprend, qui est servi.
Pris séparément, ces signaux paraissent modestes. Ensemble, ils racontent une direction : l’Afrique francophone commence à construire une gouvernance qui n’est pas seulement importée. Une gouvernance qui se fabrique dans des hôtels de Brazzaville, dans des salles de formation judiciaire à Dakar, dans les couloirs de Smart Africa, dans les ministères de Rabat — et dans les langues qui permettent au citoyen de comprendre ce qui lui arrive.
C’est ici que ma question favorite revient : la souveraineté n’est pas l’isolement. C’est la capacité de choisir des dépendances, de poser des limites et d’écrire des règles. Dans notre travail récent sur la « Danse de l’Autonomie », nous avons décrit comment certains pays construisent avec des briques techniques venues d’ailleurs tout en cherchant un toit réglementaire qui leur donne accès au capital et à la confiance internationale. La gouvernance de l’IA prolonge cette danse : comment bénéficier de l’accélération sans livrer nos décisions à une accélération qui nous dépasse ?
Ubuntu apporte un critère simple, mais exigeant : est-ce que cela renforce la communauté ? Une gouvernance de l’IA qui se limite à rassurer les bailleurs ou à suivre des standards étrangers sans traduction locale peut devenir une gouvernance de façade. À l’inverse, une gouvernance qui investit dans les juges, les régulateurs, les enseignants, les traducteurs, les communautés linguistiques — qui met l’humain responsable dans la boucle — est une gouvernance qui protège la vie. La question de Guterres — « au bénéfice de qui ? » — doit se traduire ici par : au bénéfice de quels quartiers, quelles langues, quels métiers, quelles femmes, quelles jeunesses ?
Je ne prétends pas que la région a déjà gagné cette course. Les asymétries sont réelles : puissance de calcul, dépendance aux clouds étrangers, manque de spécialistes en cybersécurité, pressions géopolitiques, et tentation permanente de “copier-coller” des cadres qui ne parlent pas nos contextes. Mais ce que je vois aujourd’hui, c’est un mouvement vers la fabrication de garde-fous. Une tentative de rattraper le temps — non pas en accélérant aveuglément, mais en construisant des institutions capables de dire : voici ce que nous acceptons, voici ce que nous refusons, voici comment nous rendons des comptes.
À la fin, la gouvernance de l’IA n’est pas un document. C’est une pratique. Une discipline collective. Et peut-être la forme la plus moderne du griot : maintenir la continuité du récit humain quand le monde se transforme trop vite.
Alors je laisse cette question, qui est aussi une invitation : si l’ONU dit que nous sommes dans une course contre la montre, quelle est notre stratégie, ici, pour ne pas courir seulement derrière — mais pour courir vers un avenir où l’IA sert réellement la communauté ? Et dans quelles langues allons-nous écrire ces règles, pour que personne ne soit gouverné dans une langue qu’il ne comprend pas ?
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