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Horizon 1000 : Quand l’IA rencontre l’Ubuntu dans les centres de santé africains

Horizon 1000 : Quand l’IA rencontre l’Ubuntu dans les centres de santé africains

Dans une clinique rurale du Rwanda, une infirmière examine un nourrisson présentant des symptômes respiratoires inquiétants. Elle n’est pas seule dans son diagnostic : un assistant numérique, formé sur des millions de cas cliniques, lui suggère des protocoles adaptés aux ressources disponibles sur place. Cette scène, encore rare aujourd’hui, pourrait devenir quotidienne dans mille centres de santé à travers l’Afrique d’ici 2028. Le 20 janvier 2026, la Fondation Bill et Melinda Gates et OpenAI ont annoncé le lancement de « Horizon 1000 », une initiative de 50 millions de dollars visant à transformer les soins de santé primaires sur le continent grâce à l’intelligence artificielle. Le Rwanda, pays francophone aux ambitions numériques affirmées, servira de terrain d’expérimentation avant une extension continentale. Cette annonce pose une question fondamentale : l’IA peut-elle véritablement servir la philosophie Ubuntu — « je suis parce que nous sommes » — ou risque-t-elle de reproduire les déséquilibres technologiques qui ont marqué l’histoire du continent ?

L’initiative Horizon 1000 s’inscrit dans un contexte de crise sanitaire structurelle en Afrique subsaharienne. Selon les données citées par les deux partenaires, la région fait face à un déficit estimé à 5,6 millions de professionnels de santé — un chiffre qui révèle l’ampleur du défi. Dans de nombreux pays francophones, du Sénégal à la République Démocratique du Congo, les agents de santé communautaires portent une charge considérable : ils doivent appliquer des protocoles complexes, gérer des consultations nombreuses, et assurer un suivi administratif chronophage, souvent sans formation continue ni outils adaptés. La qualité des soins demeure profondément inégale entre zones urbaines et rurales, entre secteur privé et public. Sam Altman, PDG d’OpenAI, a déclaré lors de l’annonce que l’IA doit devenir « une merveille sociétale » et pas seulement « une merveille scientifique ». Les technologies envisagées par Horizon 1000 ciblent précisément les goulots d’étranglement identifiés : assistance au diagnostic pour les cas complexes, automatisation des tâches administratives pour libérer du temps clinique, et outils de formation continue pour les agents de première ligne. L’objectif affiché est de permettre aux cliniciens de consacrer davantage de temps à ce qui compte vraiment : la relation humaine avec le patient.

Le choix du Rwanda comme pays pilote n’est pas anodin. Ce petit pays d’Afrique de l’Est, membre de la Francophonie, s’est imposé ces dernières années comme un laboratoire de la transformation numérique africaine. Kigali accueille déjà plusieurs centres de recherche en intelligence artificielle, et le gouvernement rwandais a fait du numérique un axe prioritaire de développement. Cependant, le Centre d’expertise international de Montréal en intelligence artificielle (CEIMIA), dans son rapport « State of AI in Healthcare in Sub-Saharan Africa », met en lumière une réalité plus nuancée. Les « pays pôles » de l’IA en santé — ceux qui captent l’essentiel des financements — sont majoritairement anglophones. Les bénéficiaires de ces financements sont principalement des entreprises privées (startups et PME), suivies des universités. L’absence notable des gouvernements et la faible participation des organisations de la société civile dans la chaîne de financement constituent un point de fragilité structurelle. Pour les pays francophones d’Afrique de l’Ouest et Centrale, le risque existe de rester en marge de cette révolution technologique, à moins que des initiatives comme Horizon 1000 ne s’étendent véritablement au-delà des frontières anglophones.

Les applications de l’IA en santé les plus répandues en Afrique subsaharienne concernent la télémédecine et le suivi des patients à distance, représentant 31,67 % des cas d’usage recensés par le CEIMIA. Les plateformes de télémédecine reposant sur l’IA utilisent la visioconférence, la messagerie instantanée et les consultations virtuelles pour mettre en relation patients et professionnels de santé à distance. Le suivi des patients peut être assuré en temps réel, grâce à la collecte de données via des smartphones ou des chatbots, à moindre coût. Ces outils représentent une opportunité considérable pour les zones rurales d’Afrique francophone, où l’accès à un médecin peut nécessiter plusieurs heures de trajet. Cependant, des défis majeurs persistent. Seuls 28 % de la population africaine utilisent l’Internet mobile, selon la GSMA. Neuf pour cent de la population reste entièrement privée de couverture Internet. Les contraintes d’infrastructures — accès à l’électricité, connectivité, équipements — touchent particulièrement les centres de santé situés dans les zones rurales ou reculées, précisément celles qui auraient le plus besoin de ces technologies. Sans adresser ces inégalités fondamentales, l’IA risque de renforcer plutôt que de réduire la fracture sanitaire.

Le rapport du CEIMIA identifie d’autres défis structurels : la rareté des données de santé africaines pour entraîner les modèles d’IA, les lacunes réglementaires dans la gouvernance de ces technologies, les difficultés de passage à l’échelle des projets pilotes, et la pénurie de compétences techniques locales. Les enjeux liés à la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI), aux biais algorithmiques, et à la participation des acteurs locaux dans la conception des solutions constituent également des préoccupations majeures. Un système d’IA entraîné principalement sur des données nord-américaines ou européennes peut-il être véritablement adapté aux réalités cliniques africaines ? Les maladies tropicales, les interactions médicamenteuses spécifiques, les contraintes de ressources propres aux systèmes de santé africains sont-ils pris en compte ? La question de la souveraineté des données de santé se pose également avec acuité : où seront stockées et traitées les informations médicales des patients africains ? Qui en contrôlera l’accès et l’utilisation ?

Dans la perspective de l’Ubuntu, la technologie ne peut être évaluée uniquement à l’aune de son efficacité technique. Elle doit être jugée sur sa capacité à renforcer les liens communautaires, à servir le bien collectif, et à respecter la dignité de chaque personne. L’Ubuntu nous rappelle que « umuntu ngumuntu ngabantu » — une personne est une personne à travers les autres personnes. Dans le contexte de la santé, cette philosophie implique que les soins ne peuvent être réduits à une transaction technique entre un patient et un algorithme. La relation de confiance entre le soignant et le soigné, le rôle de la communauté dans l’accompagnement des malades, les savoirs traditionnels qui complètent la médecine moderne — tous ces éléments constituent le tissu social dans lequel la technologie doit s’insérer avec humilité. L’initiative Horizon 1000 semble reconnaître cette réalité en ciblant l’assistance aux agents de santé plutôt que leur remplacement. L’IA est présentée comme un outil d’augmentation des capacités humaines, non comme un substitut à la présence humaine. Cette approche est prometteuse, mais elle devra être évaluée à l’épreuve des faits.

La Fondation Gates a par ailleurs récemment accordé 10 millions de dollars au Sénégal pour renforcer sa stratégie numérique en santé. Cette convergence d’investissements dans la région francophone suggère une prise de conscience croissante de la nécessité d’inclure l’ensemble du continent dans la révolution de l’IA en santé. L’Union Africaine, dans sa Stratégie continentale sur l’IA adoptée en juillet 2024, a placé l’Ubuntu au cœur de sa vision : une intelligence artificielle qui émerge des valeurs africaines plutôt que d’être imposée de l’extérieur. Le défi pour des initiatives comme Horizon 1000 sera de s’inscrire dans cette vision plutôt que de la contourner. Cela implique une collaboration authentique avec les gouvernements africains, les universités locales, les organisations de la société civile, et les communautés elles-mêmes. Les financements doivent servir à renforcer les capacités locales, pas seulement à déployer des solutions conçues ailleurs. Les données de santé africaines doivent être protégées et valorisées au bénéfice des populations africaines. Les algorithmes doivent être adaptés, testés et validés dans les contextes locaux.

L’annonce de Horizon 1000 intervient également dans un contexte géopolitique en mutation. L’Afrique est devenue un terrain de compétition technologique entre grandes puissances, et l’IA en santé ne fait pas exception. La présence d’OpenAI, entreprise américaine au cœur de la révolution de l’IA générative, aux côtés de la Fondation Gates, soulève des questions sur les modèles de partenariat appropriés. Comment garantir que ces collaborations servent véritablement les intérêts des populations africaines et non ceux des investisseurs ou des puissances extérieures ? La réponse réside peut-être dans la capacité des acteurs africains — gouvernements, société civile, secteur privé local — à s’organiser pour négocier des termes équitables et maintenir un contrôle souverain sur les orientations stratégiques. L’intelligence artificielle en santé représente une opportunité historique pour l’Afrique francophone, à condition qu’elle soit mise au service de la communauté plutôt que de la remplacer.

Alors que l’initiative Horizon 1000 se prépare à déployer ses premiers projets au Rwanda avant de s’étendre à d’autres pays du continent, une question demeure ouverte pour les lecteurs francophones africains : comment nos communautés peuvent-elles s’assurer que l’IA en santé serve véritablement la philosophie Ubuntu — renforçant les liens humains, respectant les savoirs locaux, et plaçant le bien-être collectif au-dessus de l’efficacité technique — plutôt que de simplement importer des solutions conçues pour d’autres réalités ?

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