Un Continent, Un Écosystème : L’Afrique trace sa voie vers 1 000 milliards de dollars grâce à l’IA
Dans la salle de conférence du Radisson Blu de Conakry, ce jeudi 13 novembre 2025, Mody-Oury Barry ajuste son micro. Le fondateur de TransNumerik Group, l’une des entreprises technologiques les plus prometteuses de Guinée, s’apprête à prendre la parole devant un parterre de décideurs, d’investisseurs et d’innovateurs venus de tout le continent. À ses côtés, Ibrahima S. Conté de Kubee Analytics et Mariama Diallo d’AethexAI incarnent cette nouvelle génération d’entrepreneurs africains qui refusent de voir leur avenir numérique dicté depuis l’extérieur. Pour la première fois de son histoire, le Transform Africa Summit se tient dans un pays francophone. Et ce choix de la Guinée comme pays hôte n’est pas anodin : il symbolise l’émergence de l’Afrique francophone comme acteur incontournable de la révolution numérique continentale.
Le Transform Africa Summit 2025, organisé par Smart Africa sous le thème « IA pour l’Afrique : Innover localement, impacter globalement », a marqué un tournant historique dans la gouvernance numérique du continent. Pour la première fois depuis la création de cet événement en 2013, un pays francophone accueille ce rendez-vous majeur qui réunit chaque année les ministres des télécommunications, les régulateurs, les entrepreneurs et les investisseurs de toute l’Afrique. La Guinée, longtemps perçue comme un acteur modeste de l’écosystème numérique africain, a ainsi démontré sa volonté de se positionner comme un hub technologique régional. Le sommet a été l’occasion de lancer officiellement la plateforme SANIA (Smart Africa Network on Incubators and Accelerators), une infrastructure numérique conçue par et pour les Africains, destinée à connecter les écosystèmes d’entrepreneuriat fragmentés du continent. Sous la devise « Un Continent, Un Écosystème », SANIA ambitionne de briser les barrières qui empêchent les startups africaines de collaborer et de se développer au-delà de leurs frontières nationales.
Cette ambition panafricaine trouve un écho particulier dans un rapport publié quelques semaines plus tôt par la Banque africaine de développement. Intitulé « Africa’s AI productivity gain », ce document projette que le déploiement inclusif de l’intelligence artificielle pourrait ajouter jusqu’à 1 000 milliards de dollars au PIB de l’Afrique d’ici 2035, soit près d’un tiers de la production économique actuelle du continent. Le rapport distingue trois scénarios possibles. Le premier, celui de la « poursuite de la trajectoire actuelle », aboutirait à des gains modestes d’environ 250 milliards de dollars. Le deuxième, dit des « progrès fragmentés », générerait entre 500 et 600 milliards de dollars de gains. Seul le troisième scénario, celui de « l’activation complète », permettrait d’atteindre le plein potentiel de 1 000 milliards de dollars, accompagné de la création de 35 à 40 millions d’emplois liés au numérique. Cette analyse met en lumière un constat crucial : le destin numérique de l’Afrique n’est pas écrit d’avance. Il dépend des choix que feront les gouvernements, les entreprises et les citoyens dans les années à venir.
Le rapport de la BAD classe les pays africains en quatre catégories selon leur niveau de préparation au déploiement de l’IA. Les « catalyseurs » comme le Nigeria, le Kenya et l’Afrique du Sud disposent d’économies suffisamment grandes et dynamiques pour impulser le changement. Les « accélérateurs » tels que le Ghana, le Maroc, la Tunisie et la Côte d’Ivoire, bien que de taille moyenne, possèdent des écosystèmes d’IA émergents prometteurs. Les « pôles d’innovation » comme le Rwanda et Maurice offrent des environnements agiles, idéaux pour tester de nouvelles politiques. Enfin, les « bâtisseurs de fondations » regroupent les pays ayant besoin d’un soutien pour développer leurs capacités de base. Pour l’Afrique francophone, cette classification révèle à la fois des forces et des défis. La Tunisie et la Côte d’Ivoire figurent parmi les accélérateurs, témoignant des progrès réalisés dans ces pays. Mais beaucoup reste à faire pour que l’ensemble de la région francophone puisse pleinement participer à cette transformation numérique. La feuille de route proposée par la BAD se déploie en trois phases : une phase d’« allumage » entre 2025 et 2027 pour établir les cadres politiques et lancer les projets pilotes, une phase de « consolidation » entre 2028 et 2031 pour créer des corridors régionaux de données et de calcul, et enfin une phase de « passage à l’échelle » à partir de 2032 pour un déploiement complet des capacités d’IA dans toutes les régions et tous les secteurs.
Les secteurs qui bénéficieront le plus de cette révolution sont précisément ceux qui structurent le quotidien des populations africaines. L’agriculture et les systèmes alimentaires capteront 20% des gains de productivité, soit environ 200 milliards de dollars. Le commerce de gros et de détail représentera 14% des dividendes. L’industrie manufacturière et l’industrie 4.0 absorberont 9%, tandis que la finance et l’inclusion financière en recueilleront 8%. La santé et les sciences de la vie complètent ce quintet avec 7% des gains. Ces cinq secteurs concentreront ensemble 58% des bénéfices totaux, soit environ 580 milliards de dollars. Pour les pays francophones, où l’agriculture emploie encore la majorité de la population active et où l’inclusion financière reste un défi majeur, ces projections dessinent un avenir où la technologie pourrait véritablement servir les besoins des communautés. Mais cette promesse ne se réalisera pas d’elle-même. Elle exige des investissements massifs : six « ambassades de données » équipées de processeurs graphiques sous l’égide de l’Union africaine, environ 60 plateformes nationales et régionales de données ouvertes, la formation de 3 millions de professionnels de l’IA, et la mobilisation d’environ 10 milliards de dollars de financements mixtes.
À travers le prisme de l’Ubuntu, cette philosophie panafricaine qui affirme « Je suis parce que nous sommes », la plateforme SANIA et la vision de la BAD révèlent une vérité profonde : l’avenir numérique de l’Afrique ne peut se construire dans l’isolement. Le slogan « Un Continent, Un Écosystème » n’est pas qu’un argument marketing ; il incarne l’essence même de l’Ubuntu appliquée à l’ère numérique. Lorsque Mody-Oury Barry de Guinée dialogue avec Mariama Diallo dont AethexAI opère à l’échelle continentale, lorsque Arthur Mukembo présente sa plateforme baptisée significativement « Sankofa Lab », c’est la sagesse africaine qui s’exprime dans le langage de l’innovation. Sankofa, ce concept akan qui nous invite à « retourner chercher » les enseignements du passé pour construire l’avenir, nous rappelle que la technologie africaine doit puiser dans les richesses de ses traditions communautaires. Les plateformes mondiales comme LinkedIn, GitHub ou AngelList n’ont pas été conçues pour les réalités africaines. SANIA propose une alternative : un espace numérique où les entrepreneurs de Dakar peuvent collaborer avec ceux de Kinshasa sans passer par les serveurs de la Silicon Valley, où les données africaines restent sur le sol africain, où les algorithmes sont formés pour comprendre les contextes locaux. Cette souveraineté numérique n’est pas un repli sur soi ; c’est l’affirmation que l’Afrique peut contribuer à la civilisation technologique mondiale à partir de ses propres valeurs.
Alors que la phase d’« allumage » de la feuille de route continentale vient de commencer, une question se pose à chaque citoyen africain : comment nos communautés peuvent-elles s’assurer que ces 1 000 milliards de dollars promis ne profitent pas seulement aux élites urbaines connectées, mais transforment véritablement la vie du paysan de Casamance, de l’artisane de Bamako, du pêcheur de Conakry ? La réponse réside peut-être dans ce que les anciens ont toujours su : c’est ensemble, et seulement ensemble, que nous pouvons bâtir un avenir qui nous ressemble.
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